Vox clamantis in Désérable – Les Francs Tireurs – Paul Arouse

Il y a maintenant trois mois, les éditions Gallimard ont lancé un nouvel auteur, une nouvelle voix rapidement consacrée par les chantres officiels de la littérature classique. En distinguant tout dernièrement le premier ouvrage de François-Henri Désérable, jeune Amiénois de 26 ans, l’Académie Française a vu en lui l’un des écrivains les plus prometteurs de la génération naissante. On pourrait bien se dire qu’un prix délivré par une quarantaine de vieillards pérorant sous la coupole du Quai de Conti, et chargés de fossiliser les mots dans du formol comme autant de curiosités antiques, n’est pas la meilleure chose pour faire valoir un écrivain jeune et audacieux. On serait mauvaise langue. On pourrait aussi croire qu’un tel prix se refuse parce qu’il constitue, aux yeux des sots, un gage de conservatisme langagier et de purisme esthétique qu’il n’est pas bon d’incarner à l’heure où la modernité sert d’impérieux critère au jugement des critiques.

En général, les titulaires souvent enviés de ce genre de prix ont ceci de commun avec l’Académie Française qu’il faut, comme dit Flaubert, les dénigrer, mais tâcher d’en faire partie si l’on peut. Ici on ne se donnera pas la peine de les dénigrer puisqu’il y a du talent. Mais c’est peut-être parce qu’on sait déjà de quel savoureux dictionnaire – qui n’est pas celui de l’Académie – provient ce bon mot malicieux de Flaubert. Alors faut-il être absolument moderne ? Assurément, Désérable ne l’est pas. Ni par son style, ni par le sujet de ses textes, puisés dans la Révolution française.

Si on s’attend à une plume résolument « novatrice » dont les tournures réinventent la langue à coups de simplifications grammaticales ou d’oralité facile, on sera certainement déçu. Si, en revanche, on prend plaisir à lire un français pur, élégant, agréable, châtié, un style soucieux de précisions et des portraits qui brillent par la justesse des mots et des images qu’ils font surgir, on sera largement servi. Tu montreras ma tête au peuple est un recueil de récits éloquents, empreints de nostalgie, un livre pétri d’érudition, traversé de passions criminelles et sublimes, une galerie de portraits – avant l’irréversible chute – regorgeant de détails que l’auteur s’approprie en aménageant, comme il le souhaite, les parts d’ombre de l’Histoire connue : l’éclat lumineux de la reine, les larmes enfantines de Favre d’Eglantine, les dernières heures de Robespierre, la souveraine impassibilité de Lavoisier devant la guillotine, etc… De récits en récits, on butine plaisamment comme dans les corridors d’un musée de reliques.

Ce soir, dans une émission bien connue de France 2, On n’est pas couché, Désérable prêchera-t-il dans le désert d’un décor pourtant saturé de lumière et de bruit ? Entouré de figures tout droit sorties des coulisses à paillettes de la société du spectacle et sommé de livrer son texte en pâture aux deux juges attitrés, un inepte bellâtre et une impitoyable virago, le défi pour l’auteur sera grand d’arriver à parler littérature assis sur un fauteuil où le précédait dernièrement l’actrice Line Renaud pour évoquer ses premiers pas d’écrivain chez Laffont.

Il vaut mieux rire de ces contrastes.

En écrivant ce livre, François-Henri Désérable s’est surpris à rêver de la grâce altière de Marie-Antoinette et de Charlotte Corday. Mais les temps ont changé. Sous l’œil bienveillant du roi Ruquier et de sa cour d’insatiables bouffons, il côtoiera la verve trébuchante de Natacha Polony et les touchants coups de rames de Najat Vallaud-Belkacem ! De quoi faire, en quelques minutes, le plein d’inspiration pour un nouveau roman.

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