Entretien (2) – Paroles d’actu – Nicolas Roche

Paroles d’Actu : François-Henri Désérable, bonjour. L’an dernier, à peu près à cette époque, nous évoquions, lors de notre première interview, ton ouvrage édité chez Gallimard, Tu montreras ma tête au peuple. Quinze mois ont passé depuis sa sortie. L’occasion, peut-être, d’un bilan d’étape ?

François-Henri Désérable : Oui, quinze mois. Déjà. Mais les bilans, en littérature, se font sur plusieurs années. Quand Alcools paraît en 1913, il ne trouve qu’une centaine de lecteurs. Un siècle plus tard, deux millions d’exemplaires se sont écoulés. Qu’aurait dit Apollinaire un an après la parution de son recueil ? Que ses poèmes n’ont pas trouvé leur public, mais que la vie continue, d’ailleurs l’année 1914 s’annonce radieuse… Faisons un premier bilan dans dix ans.

PdA : As-tu été touché d’une manière toute particulière par certaines critiques, certains retours – qu’ils soient positifs ou négatifs, d’ailleurs ?

F.-H.D. : Bien sûr. Surtout par les retours de quelques écrivains que je tiens en très haute estime. Et par les lettres de lecteurs. À l’heure d’internet et du mail, les lettres ont un charme un peu suranné.

PdA : En mai 2013, un journaliste de France 3 Languedoc t’interrogeait quant à ta position sur la peine de mort; ta réponse fut sans ambiguïté : « Je suis résolument contre la peine de mort. C’est un assassinat grimé sous les oripeaux du droit. On pourrait ériger une statue à Robert Badinter pour l’avoir abolie. » Il est une question que j’aimerais te poser, un peu dans le même ordre d’idées. Bon, ça plombera l’ambiance deux minutes, mais je crois qu’elle peut être intéressante, surtout pour qui a lu Tu montreras ma tête au peuple : quel est ton rapport à la mort ?

F.-H.D. : Paradoxalement, un monde sans la mort serait invivable. Et ce n’est pas tant la mort qui me fascine et m’angoisse, mais le temps qui s’enfuit. Je pense avoir pris conscience très tôt de la préciosité du temps.

PdA : « J’ai envie de répondre le 14 juillet, à la Bastille, pour revenir en 2013 et dire : ‘J’y étais’ ». Ce fut là la première de tes idées lorsque j’entrepris, lors de notre entretien, de te convier à un hypothétique voyage dans le temps, à l’époque de la Révolution. Deux fois cent ans, plus le quart de siècle, tout juste… Ta requête est accordée : tu y es, à la date, au lieu dits…

F.-H.D. : Eh bien je regarde. La foule en liesse, la tête du gouverneur de la Bastille au bout d’une pique, oui, je regarde tous ces gens et je me dis qu’ils n’ont aucune idée de ce qu’ils font : ils sont en train d’écrire l’une des pages les plus importantes, les plus belles de l’Histoire de France, et ils ne le savent pas. À ce moment-là, ça n’est qu’une petite révolte. Pas une révolution. Mais peut-être que je me trompe, peut-être pressentent-ils déjà que l’ordre immuable des choses n’est plus si immuable que ça…

PdA : On retrouve souvent chez nos compatriotes – et bien au-delà – la confusion qui touche à la fête nationale, au 14 juillet. De la prise de la Bastille en 1789 ou de la fête de la Fédération en 1790, quel est celui qui, un peu plus que l’autre, tendrait à recueillir tes suffrages ?

F.-H.D. : La prise de la Bastille : il y a du sang, de la sueur et des larmes. La fête de la Fédération, il y a de la sueur, quelques larmes de joie, mais pas de sang. Il me faut du sang.

PdA : On déconnecte un peu… juste le temps, parce qu’il faudra bien le faire à un moment ou à un autre, d’aborder une question un peu pénible. On sera débarrassé, comme ça. Promis, après, on n’en parle plus. Où en est ta thèse ? Tu nous en dis deux mots ?

F.-H.D. : Elle en est exactement au même point que lors de notre dernière interview il y a un an.

PdA : L’année dernière, tu évoquais ce projet d’un nouveau roman débuté six mois auparavant et dont l’histoire allait se passer en partie durant la révolution de 1830 – les Trois glorieuses. L’attente est interminable, le peuple le réclame, il veut… plus d’infos !

F.-H.D. : Le livre paraîtra début 2015, toujours chez Gallimard. Je raconte la vie d’Évariste Galois, qui était le Rimbaud des mathématiques : à quinze ans, il les découvre ; à dix-huit, il les révolutionne ; à vingt, il meurt en duel. (Et le tout se passe entre 1811 et 1832). C’est cette vie fulgurante, qui fut un crescendo tourmenté, au rythme marqué par le tambour des mathématiques, que j’ai voulu raconter.

PdA : Tu nous en offres quelques lignes, en exclu ?

F.-H.D. : Tout est écrit et, de fait, sur Évariste on a beaucoup écrit. On ne compte plus les essais, les biographies, les témoignages de contemporains. On ne compte plus les colloques, les mémoires, les thèses, les articles. On a dit tout et son contraire : on s’est souvent trompé. On a dit à tort qu’il fut victime d’un complot ; à raison qu’il fut aux mathématiques ce qu’à la poésie fut Arthur Rimbaud : un Rimbaud qui n’aurait pas eu le temps de nous envoyer la Saison à la gueule ; qui aurait cassé sa pipe après Le bateau ivre, les vingt-cinq quatrains depuis le fin fond des Ardennes envoyés à la gueule de Verlaine en même temps qu’à celle de Paris ; un Rimbaud qui n’aurait connu ni Harar ni Aden ni les dents d’éléphant ni la scie sur la jambe à Marseille : parce qu’en vérité c’est la fin du dormeur que ce Rimbaud a connue, c’est le trou de verdure, la nuque baignant dans le frais cresson bleu, le soleil, la main sur la poitrine. Le trou rouge au côté droit.

PdA : Merci… Il serait bon que je souligne, à ce stade de notre échange, que tu es un vrai globe-trotter. Tu as beaucoup voyagé ces derniers mois. Tu étais à Istanbul au moment de notre première interview ; tu souhaites t’installer un jour à Venise. On inaugure une toute nouvelle séquence sur Paroles d’Actu avec cette question : Les conseils de François-Henri. La question, donc : quels seraient tes conseils touristiques ? Ta liste d’endroits-à-voir-absolument-avant-de-mourir-si-si-il-le-faut ?

F.-H.D. : Je vais essayer d’être très précis : il faut voir Venise depuis les marches de la basilique Santa Maria della Salute. Le plus bel endroit du monde.

PdA : As-tu été séduit par quelques livres, ces derniers temps ?

F.-H.D. : Parmi les livres sortis depuis le début d’année, il y en a trois que j’ai beaucoup aimés : Histoire de ma sexualité d’Arthur Dreyfus, La vie privée d’Olivier Steiner et Réparer les vivants de Maylis de Kerangal. J’ai aussi apprécié, dans mes lectures récentes, labiographie de Flaubert par Bernard Fauconnier, 14 de Jean Echenoz, Histoire d’un Allemand de l’Est de Maxim Leo (lu sur les conseils avisés de Clément Bénech) et un fabuleux recueil des critiques de Renaud Matignon, qui a sévi pendant trente ans au Figaro : La liberté de blâmer.

PdA : S’il te fallait n’en sélectionner que dix, tous genres, toutes périodes confondues… ?

F.-H.D. : Sans ordre particulier, si ce n’est alphabétique :

Emmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne

Albert Cohen, Belle du Seigneur

Alexandre Dumas, Le Comte de Monte-Cristo

Victor Hugo, Quatrevingt-treize

Primo Levi, Si c’est un homme

Pierre Michon, Les Onze

Pierre Michon, Rimbaud le fils

Jean d’Ormesson, Histoire du Juif errant

Jean-Paul Sartre, Les mots

Stefan Zweig, Le monde d’hier

L’entretien est à retrouver ici :

http://parolesdactu.canalblog.com/archives/2014/07/14/30249075.html

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