Évariste Galois, prodige incompris – Le Temps – Éléonore Sulser

Evariste_galois

Il y a une jubilation particulière à écrire sur les génies. A s’emparer de leur vie, à chausser leurs bottes de sept lieues. A tenter d’avancer, avec eux, à la vitesse de leur esprit qui comprend tout, saisit tout, embrasse tout, avant tout le monde : avant les maîtres et les parents ; avant les savants et les artistes de leur temps. Ils font la nique au savoir, à l’habileté et les transcendent tout à la fois. Leur intelligence les place souvent du côté des rebelles. Leur vie est courte, fulgurante, tragique aussi. Ce fut le cas de Mozart, de Rimbaud, mais aussi – moins connu mais, sans doute, pas moins étonnant – d’Évariste Galois (25 octobre 1811 – 31 mai 1832), prodige des mathématiques.

Raconter la courte vie du jeune mathématicien en vingt chapitres – un pour chaque année de son existence, dit le narrateur –, c’est ce que fait dans Évariste, François-Henri Désérable, lui-même jeune romancier (27 ans) mais aussi hockeyeur (désormais en seconde division, après s’être illustré en première division à Lyon et Montpellier). On n’a pu lire auparavant, de lui, qu’un livre, paru lui aussi chez Gallimard, où il explorait la Révolution française en croquant certains de ses acteurs : Tu montreras ma tête au peuple. Dans ce roman-ci l’Histoire (puisque Évariste Galois vécut, lui aussi, une Révolution, celle de juillet 1830) se mêle au génie : «Il paraît qu’en ce début d’année 1827, Évariste lut Legendre en l’espace de quinze jours (et dans Legendre il y avait quasiment tout Euclide, Les Eléments au grand complet) ; que dans la foulée il lut Lagrange et Euler, et Cauchy, et Gauss, et Jacobi ; qu’il comprit tout, retint tout ; qu’il était donc aux mathématiques ce que le petit Salzbourgeois était à la musique, rien de moins : un prodige qui se jouait des théorèmes les plus complexes (…)»

Si Évariste Galois est moins connu que Rimbaud à qui on le compare souvent – et François-Henri Désérable ne s’en prive pas –, c’est sans doute parce que sa théorie n’est guère accessible au commun des mortels. Elle ne l’a pas été non plus aux mathématiciens de son temps qui presque tous l’ont ignorée, par manque d’intérêt ou de capacités. Évariste Galois fut un élève malheureux – «dominé par la fureur des mathématiques», note un de ses maîtres – et un esprit méconnu. Il échoua ainsi, par deux fois, à l’examen d’entrée à l’Ecole polytechnique. Naviguant en hautes mathématiques, excédé par les questions simplistes de l’examinateur, la légende veut qu’il lui ait lancé à la tête un chiffon mouillé.

Du reste, le narrateur, celui qui fait le récit de la vie d’Évariste Galois (celui qui dit : «D’emblée appelons-le Évariste»), confesse, à son tour, son ignorance : «Je dois vous faire un aveu qui me coûte : pendant longtemps, j’ai essayé de comprendre les travaux d’Évariste, sa théorie, en vain. J’ai beaucoup lu : des ouvrages scientifiques, des beaucoup moins scientifiques, de la vulgarisation. Rien n’y fait. Il me faudrait de la vulgarisation de la vulgarisation pour y piger quelque chose.» Nous n’apprendrons donc rien ici sur la « théorie des nombres ». Nous partagerons donc les rêveries du narrateur sur les extraordinaires capacités mathématiques du jeune Galois : il croit voir parfois dans ce dernier le «Nombre en personne».

Le génie, donc, fantasque, irrévérencieux (se trouvant trop haut pour qu’on puisse le rejoindre), voilà qui fascine le narrateur qui en traque tous les signes dans l’enfance et l’adolescence d’Évariste Galois. Le tragique encore (un père suicidé, l’incompréhension des maîtres, les coups du sort) retient l’attention de l’auteur. Les deux mêlés, génie et tragique, lorsque le jeune homme, qui sait qu’il va périr dans un duel qu’il ne peut éviter, vit une fébrile et célèbre «dernière nuit». Durant celle-ci, talonné par la mort, il rédigera un testament mathématique qui, au XXe siècle, révolutionnera sa discipline. L’Histoire et l’engagement républicain marquent aussi la vie du héros. Lors d’un banquet républicain, en mai 1831, Évariste Galois porte un toast ironique – avec son couteau – à Louis-Philippe. Scandale, arrestation, procès. Il est acquitté. Quelques semaines plus tard, le 14 juillet, nouvelle provocation, Évariste Galois défile en armes avec d’autres compagnons. Il se retrouve de nouveau en prison, et pour de longs mois.

Enfin, il y a l’amour. C’est peut-être à cause de lui, à cause de son penchant pour une certaine Stéphanie, qu’Évariste Galois, à peine sorti de prison, mourra des suites d’un duel. Le narrateur le croit. Il n’y voit pas de complot, contrairement à d’autres, mais il laisse néanmoins planer le doute. «Je ne suis pas historien», nous a-t-il prévenus d’entrée de jeu. François-Henri Désérable, l’auteur ou du moins, le narrateur, celui qui raconte ici la vie d’Évariste, n’est en effet ni historien, ni mathématicien. Il est plutôt conteur, enjôleur, jongleur de mots, séducteur. Il multiplie les artifices narratifs, empruntant là, au cinéma, ici, au théâtre.

Mais à qui s’adresse ce récit en feu d’artifice? A une certaine «Mademoiselle», qui, entre les lignes, se laisse séduire au fil du récit de la vie de Galois. La voici invitée à se glisser dans la peau du jeune Évariste, à se transformer en chapeau pour entrer incognito dans un collège de garçons, à enfiler son pantalon pour mieux séduire sous l’apparence de Galois, la belle Stéphanie. Le narrateur l’invite à prendre un verre, sous prétexte que le bar est situé dans la maison où vécut Évariste. Il l’emmène au Louvre, puis à la bibliothèque de l’Institut de France pour y voir les Mémoires et Lettres du mathématicien. Elle est aussi, bien sûr, l’invitée du banquet républicain. Et tout cela finit dans le lit du narrateur, eh «oui, Mademoiselle». Quand on vous disait que le récit de la vie d’un génie est jubilatoire…

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