Évariste – Page des Libraires – Entretien avec Véronique Marchand

Les « littéraires » sont censés être hermétiques, voire allergiques, à tout ce qui se rapporte aux mathématiques. Or votre roman raconte la vie d’un des plus grands, mais peu connu, mathématiciens. J’imagine que ce ne sont pas ses théorèmes qui vous ont passionné. Qu’est-ce qui vous a intéressé et séduit chez Évariste Galois ?

C’est vers treize, quatorze ans – à un âge où je me foutais royalement de la lecture – que j’ai pour la première fois lu le nom d’Évariste Galois dans un essai de Simon Singh sur Le dernier théorème de Fermat. Je n’avais pas compris grand-chose, à l’époque, mais trois ou quatre pages m’avaient marqué : elles retraçaient le destin de ce garçon né à Bourg-la-Reine, génie romantique qui avait révolutionné l’algèbre, passé les derniers mois de sa vie en prison, et qui à vingt ans était mort sur le pré. Depuis, Évariste était quelque part, égaré dans les limbes de mon esprit.

Qu’est ce qui vous plaisait tant dans le duel pour avoir envie d’écrire sur le sujet ?

Il faut croire qu’il y a chez moi une fascination pour les destins brisés, pour les morts prématurées, un tropisme pour essayer de saisir les instants ultimes, les derniers tressaillements de vie chez ceux qui s’apprêtent à mourir – la tête tranchée par le couteau de la guillotine dans Tu montreras ma tête au peuple, ou d’une balle de pistolet dans le cas d’Évariste.

Les mathématiques, la République et l’amour : aucune des trois passions d’Évariste ne va lui porter chance…

Il se donne corps et âme aux mathématiques, s’y dévoue avec fureur, entièrement, et son mémoire est égaré, réécrit, perdu, refondé, incompris ; il s’éprend de la République, avec toute l’impétuosité de sa jeunesse combat la monarchie, et pour cela on l’arrête, on le juge et, grand seigneur, on lui offre le gîte et le couvert à Sainte-Pélagie ; il tombe amoureux d’une jeune fille, très vite son cœur ne bat plus que pour elle, et tout aussi vite à cause d’elle il ne bat plus. Non, la chance n’était pas du côté d’Évariste.

Vous avez su trouver un style très personnel et particulièrement attachant : vif, rapide, mâtiné d’impertinence et teinté de beaucoup d’humour, n’hésitant pas à jouer avec les anachronismes. Vous avez pris le parti de vous adresser non pas au lecteur mais à une jeune femme que vous interpellez parfois audacieusement. Vingt chapitres, comme les vingt années de la vie d’Évariste. L’écriture et la construction de votre roman vous sont-elles venues spontanément ?

La construction du roman est une lente maturation. J’ai d’abord voulu écrire une longue nouvelle sur le duel qui a coûté la vie à Évariste (laquelle aurait complété un recueil avec deux autres nouvelles sur deux autres duels – celui, en 1837, entre Pouchkine et d’Anthès, et celui, moins connu en France, qui a eu lieu en 1804 entre Hamilton, bras droit de Washington, et Burr, alors vice-président des Etats-Unis). Et puis, en me documentant sur Évariste, je me suis ravisé, et j’ai décidé de consacrer un court roman à sa courte vie éminemment romanesque. L’écriture vient alors assez vite dès lors que je tiens, pour chaque chapitre, l’incipit à partir de quoi se déploie tout le reste. Quant au style, au récit, il fallait qu’il soit au diapason de la vie d’Évariste, vif, alerte, tourmenté, mené au pas de charge, tambour battant.

Dans votre (formidable) précédent livre, Tu montreras ma tête au peuple, vous évoquiez dix destins brisés, ou fortement marqués, par la terreur révolutionnaire. Évariste Galois est étudiant au moment des « Trois Glorieuses ». Dans quelle mesure ces contextes politiques agités vous inspirent-ils ?

Il y a pendant la Révolution française, et dans une moindre mesure pendant les Trois Glorieuses, une véritable accélération de l’Histoire, comme si pendant des siècles on avait empilé des dominos les uns sur les autres, dans un équilibre précaire, et que le doigt de l’Histoire était venu effleurer cet énorme édifice un peu branlant qui a pour nom Ancien Régime pendant la Révolution, ultracisme sous le règne de Charles X, pour le faire vaciller, puis d’un seul coup s’effondrer. Dans cet effondrement des vies s’effondrent, elles aussi. Elles me fascinent.

En exergue d’Évariste, vous citez Pierre Michon. Vous lui rendez aussi un très bel hommage en forme de clin d’œil, ainsi qu’à Hugo et Dumas, dans un des portraits du recueil Tu montreras ma tête au peuple. Que représentent ces écrivains pour vous ?  

Ce sont des géants que je regarde en levant la tête, des guides envers qui je suis redevable, des pères dont je suis l’enfant naturel au sens du droit, c’est-à-dire illégitime, le bâtard qui joue des coudes pour trouver sa place dans la fratrie, qui s’évertue, toute sa vie, à racheter l’indignité de sa naissance en se montrant le plus digne des fils. Et qui échoue, le plus souvent.

Quel roman de l’année 2014 vous a le plus marqué ? Pourquoi ?

Vous ne m’en voudrez pas si j’en cite quatre ? Histoire de ma sexualité d’Arthur Dreyfus, un roman dont on n’a pas encore mesuré l’importance, qui démystifie la sexualité pendant l’enfance, Le désordre Azerty d’Éric Chevillard, pour la faculté jubilatoire, inouïe qu’il a de tordre le langage (je peux difficilement résister au plaisir de donner cette phrase en exemple : « Veuillez laisser en sortant ce lieu tel que vous auriez souhaité le trouver en arrivant, reçut pour consigne le Tintoret lorsqu’il pénétra pour la première fois dans la Scuola Grande di San Rocco à Venise, en 1564. Vingt-quatre ans plus tard, il était dehors »), Réparer les vivants de Maylis de Kerangal, pour la poésie de ses phrases rythmées sur les battements d’un cœur, et L’amour et les forêts d’Éric Reinhardt, sublime portrait de femme.

L’entretien est à retrouver dans le n° 270 de Page des Libraires. En ligne ici

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